Quand les philosophes parlent des femmes

Qu’il me soit permis de rire un peu pour parler des femmes ! Ou plutôt de rire des paroles de philosophes sur les femmes… Il y a quelques années, j’ai trouvé chez Librio un petit recueil édité par Giulia Pozzi, Qu’elles se marient ou se fassent religieuses : quand les philosophes parlent des femmes ; ce livre m’a fait rire.

Derrière le tampon de la sagesse que les philosophes trainent derrière eux se cachent quelques lignes assez frappantes et incongrues concernant les femmes. Ceux dont nous reprenons aujourd’hui certains modèles – incontestés – en matière de politique, de sociologie, d’épistémologie, ces références indétrônables de la philosophie que l’on étudie au lycée, ces penseurs gages de réflexion et de nuance qui structurent encore notre société ont tenu des propos qui ne font pas la part belle aux femmes. Rappelons que ces philosophes ont vécu à des époques où la perception de la femme, de la société et du monde en général était drastiquement différente de celle d’aujourd’hui : ne réduisons pas à néant Rousseau pour les propos qu’il a pu avoir sur les femmes quand nous adhérons à son contrat social (ou reconsidérons carrément la pertinence de tout son raisonnement). Mais quand même, rions un peu…

Au commencement était Platon. Repris par Aristote, il développe une vision « naturaliste » de la société, où chacun doit respecter la position sociale qui lui est attribuée : « certaines connaissances sont propres à la femme, d’autres à l’homme » (Alcibiade), et naturellement, la femme est plus faible que l’homme (République) : chacun chez soi, chacun son domaine donc. Lord Byron, poète mélancolique, semble tout à fait sincère quand il écrit :

« Elles devraient s’occuper de leur intérieur ; on devrait les bien nourrir et les bien vêtir, mais ne les point mêler à la société. Elles devraient aussi être instruites de la religion, mais ignorer la poésie et la poétique, ne lire que des livres de piété et de cuisine. De la musique, du dessin, de la danse, et aussi un peu de jardinage et de labourage de temps en temps » (Schopenhauer, Pensées et fragments).

Ada Lovelace — Wikipédia
Ada Lovelace, Alfred Edward Chalon (1840)

Bien comique, quand on sait que la fille de Byron, Ada Lovelace, a été une mathématicienne brillante, qui a développé le premier algorithme de programmation aux côtés de Babbage, l’inventeur de la machine à calculer programmable (coucou Enrico Scienchez).

Mais c’est un siècle auparavant, au siècle des Lumières, que des théories du dressage des femmes voient le jour.  L’entrée « Femme » du Dictionnaire philosophique de Voltaire présente d’emblée l’infériorité de la femme par rapport à l’homme, étant admis que les caractéristiques physiques prédéterminent les aptitudes intellectuelles : « le physique gouverne toujours le moral ». Plutôt que de chercher à étendre son savoir, il serait plus sage que la femme se borne à mieux cerner ses compétences dans son domaine d’aptitude et cesse d’être si curieuse : c’est l’occasion pour Fénelon de déplorer les « savantes ridicules » (De l’éducation des filles) qui grandissent sous le sein de mères capricieuses, et qui par vanité cherchent à plaire aux hommes par l’étendue de leur prétendu savoir. Au contraire, dans la la loi de la nature – nous aurons ici reconnu Rousseau – « la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme » :

« les femmes dépendant des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins ; nous subsisterions plutôt sans elles qu’elles sans nous ».

Voilà un portrait bien frivole qui est donné à la Sophie d’Emile ou De l’éducation ! Diderot achève cette approche autant éloquente que paranoïaque de la femme avec l’ambivalence de leurs émotions :

« J’ai vu l’amour, la jalousie, la superstition, la colère, portés dans les femmes à un point que l’homme n’éprouva jamais. Le contraste des mouvements violents avec la douceur de leurs traits les rend hideuses » (Œuvres complètes, tome II, « Sur les femmes »). 

Possédées, dépossédées : les femmes et le patrimoine - Ép. 2/3 - Une  économie de la propriété
Le prêteur et sa femme, Quentin Metsys (1514)

Revenons à une tonalité plus comique. C’est au tour de Machiavel de faire usage de la satire pour trouver dans le tempérament séducteur et pervers de la femme la source des désordres politiques et sociaux :

« La Fortune est femme, et qu’il est nécessaire de la battre et de la maltraiter pour la tenir sous sa dépendance » (Le Prince).

Schopenhauer (Pensées et fragments) a de quoi rivaliser – je ne sais pas pourquoi, c’est celui qui me fait le plus rire :      

« Car la femme, le sexus sequior des anciens, n’est nullement faite pour inspirer de la vénération et recevoir des hommages, ni pour porter la tête plus haute que l’homme, ni pour avoir des droits égaux aux siens. Les conséquences de cette fausse position ne sont que trop évidentes. Il serait à souhaiter qu’en Europe on remît à sa place naturelle ce numéro deux de l’espèce humaine (…). Il ne devrait y avoir au monde que des femmes d’intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes filles aspirant à le devenir, et que l’on formerait non à l’arrogance, mais au travail et à la soumission. »

« Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à élever notre première enfance, c’est qu’elles restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées ; elles demeurent toute leur vie de grands enfants ».

Quoique, Proudhon fait-il mieux ? Dans La Pornocratie ou les Femmes dans les temps modernes, il construit tour à tour l’infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme…sur le postulat qu’elle n’est pas un homme !

« L’infériorité physique de la femme résulterait donc de sa non-masculinité. (…) La femme est un diminutif de l’homme, à qui il manque un organe pour devenir autre chose qu’un éphèbe. »

D’où il résulte que la femme n’a pas assez d’énergie à mettre dans la pensée, causant une « défectuosité de l’idée » et une « infirmité intellectuelle ». Bref, ceci expliquant cela, cette faiblesse générale gangrène jusque ses mœurs, l’enfermant dans une timidité, une résignation et une facilité à pleurer qui la rendent insupportable.

Et pour conclure, un peu d’avance sur l’hygiénisme sexuel du XIXème siècle avec Montaigne qui dans ses Essais invite à « toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu’en la chatouillant trop lascivement le plaisir la fasse sortir hors des gonds de raison » et les médecins disaient déjà « qu’un plaisir excessivement chaud, voluptueux et assidu altère la semence et empêche la conception. »

Allez, fini de rigoler ! Les femmes sont géniales, et hormis ces petits hommes bien sérieux sous leurs perruques, la littérature regorge d’écrits faisant l’éloge de la femme, sous tous ses aspects…. Piochons dans la poésie : Ronsard, Du Bellay, Hugo, Baudelaire ou Nerval, ou même Dante et Michel Ange, la liste est longue ! La poésie parle souvent de la beauté de la femme, mais ce n’est qu’une porte d’entrée formelle pour vanter les qualités féminines : le charme n’est-il pas la plus belle et puissante forme d’intelligence ?

Juliette Brissart

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