Impact – Olivier Norek

Impact dans 3, 2, 1…

Quelle claque ! Je ne pensais pas ouvrir un jour un policier ou un thriller, l’archétype du flic célibataire aux répliques tout droit sorti de films de série B et de la policière de province ou de la légiste qui tombe amoureuse, non merci. Oui mais tu verras, celui-ci est différent, m’a-t-on dit ; je n’ai pas été déçue.

Olivier Norek, ancien de la police judiciaire et bénévole humanitaire, ne signe pas là son premier roman. Déjà quelques polars brûlant d’actualité (Entre deux mondes, Code 93…) à son actif, Olivier Norek va plus loin avec cette publication d’octobre 2020 : une enquête à grande échelle – mais quand je dis grande, c’est grande comme la planète…

Pendant la pandémie du coronavirus (on ne sait pas trop si on en est au milieu ou à la fin quand le livre paraît, et on ne sait toujours pas plus à l’heure où j’écris…), le PDG de Total est enlevé. Par qui ? Un groupe d’activistes de Green War qui se cachent derrière des masques de pandas balafrés. Pourquoi ? Bah parce que Total pollue, voyons… Qu’est-ce qu’on en fait ? Virgil Solal, l’initiateur du mouvement Green War, réclame une rançon faramineuse – tellement faramineuse que même Total refuse de la payer pour sauver le patron… mais il promet que la rançon sera rendue pour chaque action en faveur de l’environnement que Total accomplira, parce que bon…arrêter les prospections des mines d’hydrocarbures pour financer des projets dévastateurs au Canada, ça va un moment. A l’inverse, Total doit faire ses preuves en investissant concrètement dans des projets plus durables, respectueux de l’environnement et donc respectueux des hommes.

Derrière Total, ce sont toutes les grandes entreprises de la machine-monde qui sont visées, celles qui font tourner la Terre dans un certain sens : celui de l’exploitation des ressources jusqu’à la dernière goutte, celui des grosses banques qui cautionnent ce cercle vicieux, « nous finançons le monde tel qu’il est » dans la bouche de la directrice de la responsabilité sociale et environnementale de la BNP Paribas… Alors il faut frapper fort, s’en prendre à des représentants de ces grosses entreprises stratégiques. Virgil Solal n’est pas près de lâcher le morceau et rend public tout son stratagème. Le buzz instantané sur les réseaux sociaux est son meilleur allié. Car en effet, qui condamnerait la cause de Virgil Solal : n’est-il pas celui qui va permettre d’enfin faire bouger les choses, celui qui dit tout haut ce que tous pensent tout bas ? La police n’est-elle pas en train de traquer une personne lucide et clairvoyante sur l’état du monde ? Et si même le corps de la police rejoint la cause de Solal, ne serait-ce pas l’anarchie assurée ? Faut-il ou non arrêter et condamner ce meurtrier de la bonne cause ? La police est prise au piège : il faut arrêter l’ennemi public numéro 1 qui a le soutien de toute la population. Et d’ailleurs, peut-on reprocher à la population de s’être ralliée à la cause de Virgil Solal plutôt que de s’être rangée derrière la police ? L’histoire de Virgil Solal ne ressemble pas à celle du méchant dans James Bond qui va infliger à l’humanité entière une menace : c’est un malfaiteur – le terme est-il encore permis ? – empreint d’humanité et de bon sens. Lui-même a perdu sa fille, nourrisson de quelques heures, qui n’a pas réussi à décloisonner ses poumons à la naissance à cause d’une malformation liée à la pollution ; la pollution de l’air tue 600 000 enfants dans le monde par an et 50 000 personnes en France.

Autant d’enjeux que soulève ce livre sans jamais accuser. Je craignais une lecture prise de tête, ça a été une lecture prise de conscience. Comme tout jeune qui se respecte et suit un peu l’actualité, feuillette un peu la presse, j’ai retrouvé dans les lignes de Norek toute l’actualité récente ou des faits divers marquants reliés dans une synergie littéraire pleine de cohérence. En toile de fond, des portraits de ce qui se passe aux quatre coins du monde : des marées noires au Niger, des tempêtes de grêlons par-ci par-là, un défilé de dizaines de milliers d’éclairs ici, des ours polaires qui visitent les villes pour se nourrir, etc…  Ces interludes sans lien direct avec l’intrigue lui donnent justement du poids et de la véracité. Qui plus est, le roman est extrêmement bien référencé : Norek avance un fait, un chiffre, celui-ci est automatiquement justifié par une référence en fin de livre. J’ai eu l’impression qu’Olivier Norek avait procédé à la quintessence de la presse de ces dernières années, des articles que j’avais lus pour certains, en un roman haletant. Et le comble, c’est que ce n’est ni une lecture moralisatrice ni démoralisante : la juste mesure à chaque paragraphe, pour une enquête totalement plausible (l’ancien flic sait de quoi il parle !).

Je n’aime pas dire que la littérature parle à tous mais ce livre, parce qu’il est au croisement de la fiction et du reportage, touche un bon nombre de lecteurs à la fibre bien trempée. Que ce soit pour le caractère anticipatif, l’apport géopolitique, pour le dilemme policier, pour les stratagèmes scientifiques ou le raisonnement juridique, ou même les quelques scènes de tableau théâtral qui surgissent au coin d’une page, Olivier Norek évoque une myriade d’impressions grâce auxquelles son roman ne reste pas en mémoire pour la seule intrigue policière qu’il développe, mais pour le monde synthétique et cohérent qu’il dépeint et construit, pas à pas.

Juliette Brissart

Des enfants dans une rue inondée par la crue du Niger à Niamey, le 27 août 2020. Boureima Hama / AFP

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