Le Procès – Franz Kafka

Avec La Métamorphose, Le Procès est l’œuvre la plus célèbre de Franz Kafka. Creuset des craintes de l’auteur autrichien face à la rationalisation du monde, le roman pourrait ne doit pas être pris pour un récit horrifique, où Joseph K., un quidam, se fait subitement arrêter un matin sans explication et doit ensuite faire face à un système judiciaire opaque, où la vérité semble n’être que secondaire. En offrant sa vision de l’absurde, l’auteur plonge les lecteurs dans l’horreur de la bureaucratie moderne et ne laisse aucune place à l’espoir. Vous êtes maintenant avertis, Le Procès est une œuvre qui ne laisse pas indemne.

Le roman s’ouvre sur l’arrestation soudaine de Joseph K., dans sa chambre le matin de son anniversaire. Deux gardes l’informent, sans lui expliquer quelles sont les charges retenues contre lui (elles ne le seront jamais). K. est néanmoins libre de vaquer à son quotidien en-dehors des journées au tribunal. Il va alors tenter de découvrir de quel crime il est accusé et cette quête le mènera à rencontrer d’autres victimes de cette institution judiciaire opaque qui ne sont jamais parvenus à prouver leur innocence.

Ce roman n’est pas, contrairement à ce qu’il laisse paraître, une simple critique d’un système judiciaire corrompu et bouffé par la bureaucratie. Kafka part de cet exemple de travesti de justice pour brosser le portrait terrible d’un monde déshumanisé, où les formulaires et la hiérarchie remplacent le bon sens et l’empathie. K. est plongé dans les eaux froides d’un monde absurde où la tyrannie de la rationalisation a tout emporté sur son passage en tuant l’empathie et le respect que les hommes ont entre eux. Les relations humaines ne sont plus définies par les émotions mais par des procédures administratives et gare à celui qui voudrait couper la queue. Ce récit est celui d’un monde sans vie, une hydre où les têtes de serpent sont remplacées par celles de fonctionnaires avides de sucer la vitalité des individus.

Il serait alors facile de penser que Le Procès est une mise en garde contre l’avènement des sociétés totalitaires. Mais il serait bien trop réducteur de limiter les propos du livre à une critique du soviétisme ou nazisme. D’une part car cela serait anachronique, le roman datant de 1933, et de l’autre car Kafka ne fait pas tant preuve d’anticipation que d’un constat. Celui d’un monde qui a perdu ses repères, traumatisé par des siècles de guerre et que les différentes vagues d’industrialisation viennent d’achever. De même que le fera l’école de Francfort quelques décennies plus tard, Kafka constate une colonisation de l’espace de pensée des individus. Les Hommes sont devenus incapables de réfléchir par eux-mêmes et dès qu’ils sortent d’un espace hyper-normatif et rationnalisé ils sont pris d’une angoisse terrible qui les plongent dans un état cathartique. L’absurde du Procès, c’est que l’homme continue à chercher à vivre sans savoir pourquoi, il se bat contre des moulins à vent et ne comprend pas pourquoi il ne parvient pas à les abattre. Le récit n’est pas celui d’une bataille entre l’ancien monde et le nouveau, mais celui de la défaite de l’humanité qui ne s’est réveillée que bien trop tard face aux dangers de la rationalisation.

Kafka n’est pas ici l’avocat de l’Homme mais son juge le plus féroce. K. est cupide, vénal et un goût prononcé pour les femmes. Son quotidien se résumait à travailler et coucher, alors quand la fatalité frappe à sa porte, son combat est déjà perdu d’avance, il est né coupable et condamné.  Alors qu’il est accusé à tort, ou du moins c’est ce que le roman laisse penser, K. finit par abdiquer et se persuader qu’il ne peut qu’être coupable (quelqu’un a dit 1984 ?). Les rares instants d’émotions présents dans le roman apparaissent lors que des individus se font figurativement et littéralement soumettre et humilier par la bureaucratie. Les Hommes ne valent pas mieux que des bêtes sauvages qu’il est nécessaire de dresser « comme un chien » pour qu’elles se comportent convenablement et c’est pourquoi la soumission de K. n’a rien d’étonnant. Il n’est qu’un individu moderne parmi les autres, dépossédé de toute volonté de vivre. Acceptant son statut de dominé, il est prisonnier de sa culpabilité, celle d’être un lâche qui a fui le combat. Il n’est donc pas étonnant que dans certaines éditions du roman, le premier chapitre soit la fin du récit, la boucle est bouclée.

Il serait possible de s’étendre pendant des heures sur chaque chapitre du Procès, notamment ce passage ahurissant sur la parabole de la porte de la justice qui a torturé l’esprit de chaque lecteur, mais il serait dommage de révéler toutes les cartes du récit. Si j’aime avec passion Le Procès c’est parce qu’à chaque lecture, j’ai l’impression de recevoir un crochet de Mike Tyson en pleine poire. Kafka m’emmène au bord du précipice et me pousse sans vergogne et cette chute vertigineuse me confie une clarté sur notre monde que peu d’œuvres sont capables d’offrir. Le Procès et Le Château (l’autre grand roman de Kafka sur l’absurde et la rationalisation) sont des œuvres noires et déprimantes mais qui finissent toujours par allumer un feu de révolte en nous. Presque cent ans après la première parution du Procès, son propos est encore d’actualité et doit continuer à être transmis aux générations suivantes. Nous sommes tous Joseph K. mais notre heure n’est pas encore venue, alors peut-être que pour une fois, nous pourrons donner tort à Kafka.

Dr Freud

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :