Une joyeuse arnaque historique

Juliette Brissart

La vitre du train reflète les arbres entassés entre les champs. Avec la lumière du jour qui tire, ou qui pointe – je ne sais pas trop combien de temps je me suis assoupie – les reflets jaunes, oranges, rouges, parfois marrons et violets, taquinent la noirceur des branches. Le wagon file à toute allure, la danse des feuillus est rapide, mais toujours aussi harmonieuse : chaque couple, chaque ronde a sa mélodie, sa valse cadencée où le chêne entraîne un charme après l’autre. Cette scène de bal fait resurgir des souvenirs, ou plutôt des impressions. A quoi ressemble des arbres qui dansent ? Des arbres dans une salle de bal aux miroirs éclatants et aux moulures vernies ?

Une petite fille de l’autre côté de l’allée du wagon est gentiment assise. Elle ne fait pas de bruit. Un casque sur les oreilles, elle semble concentrée sur ce que je discerne être un écran. Dans les yeux de la petite fille, je devine les images, je vois du blanc, du bleu, du crème, et ce roux qui tire sur une teinture rouge. Elle regarde Anastasia. Je me suis souvenue du moment où mon papa m’a offert le DVD, de l’histoire de la princesse qui avait survécu, de la romance avec Vlad’, du cochon chauve-souris de Raspoutine, de toutes les scènes du film – et de celle sur le bateau, qui fait penser à Titanic. Tout ça sur la jeune princesse Romanov…qui est bien morte le 17 juillet 1918 à Iekaterinbourg, la dépouille déshabillée, encensée à l’essence, brûlée, anonymisée à l’acide sulfurique, et jetée dans un puits de mine avec le reste de sa famille. Les cloportes grouillent sur sa dépouille, mais seulement sur la sienne ; ils pourraient presque la déplacer, l’animer… Tendre enfance. 

Bien des pages ont été griffonnées quant à la survie de la princesse russe, bien des femmes – sans doute folles au demeurant – ont prétendu être la véritable Anastasia, celle que tout le monde cherchait et espérait voir revenir alors qu’elle gisait, déjà, au fond d’une abîme. Pourquoi vouloir faire revenir une morte ? Pourquoi élancer un vent de murmures dans les rues de Saint-Pétersbourg sur la survie de la princesse ? Parce qu’on l’aimait au fond, notre petite Ania, l’impératrice de toutes les Russies. M’hasarderais-je à dire qu’au travers du mythe de sa survie, c’est toute la tradition impériale de la Russie qu’on chérit et qu’on entretient, comme un feu proche de s’éteindre ? En écrivant Anastasia, en modelant une jeune fille de dix-sept ans rescapée, l’impératrice renaît ; la rumeur donne vie à ce que l’on rêve voir advenir, un monde enchanté de bals à Saint-Pétersbourg. 

Fichtre ! Un oiseau vient de se heurter à la fenêtre du train. Un moment, mon regard est distrait ; un autre oiseau vient de s’envoler d’un bosquet, dans une direction opposée au train : un court instant parmi ces distances qui doivent nous éloigner, il reste figé dans le ciel, les ailes déployées, et il se met à scintiller… 

La naissance de la pie

Dans la terre, elle prend racine. Elle se nourrit, petit à petit, de tout ce qui grouille autour, ces petits cloportes qui colportent la bourdonnante vibration dans la terre, ce monde humide en décomposition. Quand il est menacé, le cloporte se roule en boule et se recroqueville sur lui-même : arme de défense. Quand il a soif et qu’il est déshydraté, il vient s’agréger et se grouper auprès de ses compères mollusques : moyen de survie. Petit concierge, clos donc le pas de ta porte que je ne t’y prenne.  

La pousse est sortie de terre ; et là, c’est la fête ! Les globules rouges ont attaqué les blancs. Une explosion de printemps et de vie nouvelle, elle va chercher tout ce qui peut la faire croître et l’éclosion jaillit, jusqu’à faire revivre le mythe. Mais sitôt qu’on l’effleure, il se couche sur les lignes des papiers et meurt à mesure que sa véracité est décortiquée.

Soudain, la pie plonge entre les ramages touffus et verdis par le printemps naissant. Telle une flèche, elle fonce la tête droite, le cou tendu, vers la terre : le cloporte, elle l’a repéré ; cela fait un bon moment qu’elle l’épie. Il ne va pas faire long feu, caché dans sa tanière, il est temps de le révéler au monde, de le confronter à la dure réalité de la vie. Parce que ce monde n’a pas l’air de vouloir faire de cadeau à qui que ce soit, pas même à un cloporte… Bonne ou mauvaise nouvelle ? 

L’envol de la pie

La pie s’est d’abord régalée, bien repue de ce festin de cloporte. La pie a passé par monts et par vaux, elle s’est posée de nids en niches, égrenant sur son chemin des restes du cloporte. Elle était bien trop généreuse pour le garder pour elle, c’est si bon de partager, surtout quand ce qu’elle vous amène vous égaye un dîner morne à la chandelle. 

Dans une maison au fin fond de l’Oural, les Rouges ont assassiné les Blancs. A coups de baïonnette sur son crâne, le bruit produit par l’armée en marche a tôt fait de courir jusqu’à Saint-Pétersbourg, dans la confusion et le trouble : vivante ou morte ?  

« Hey ! Qu’est-ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’on chuchote à Saint-Pétersbourg ?

Hey ! Qu’est-ce qu’on dit ? Quelle est la rumeur du jour ? »

La riche héritière portait une armure de bijoux et de diamants : sa robe faisait ricocher les coups, aucun ne pouvait l’atteindre dans son éclatante splendeur. Ne ris point, cher lecteur, car ce fut là l’incroyable et fantasque argument en faveur de sa survie ; laisse-toi donc, toi aussi, pénétrer par la rumeur… Telle Salomé ou Tête d’Or, elle portait son précieux glaive face à l’ennemi rouge de sang. Les coups de la baïonnette, sourds, répétitifs, cadencés comme le pas d’une armée qui avance au loin, finirent par avoir raison d’elle. Les perles sont tombées par terre, les pierres se sont brisées, la reluisance de deux siècles de dynastie gît à terre, certains en Russie l’espèrent encore simplement évanouie. La jeune fille est-elle encore de ce monde ? Ne reste-t-il déjà plus d’elle que ce magnifique portrait dans la galerie du palais et les quelques jouets de ses années innocentes et douces dans la nurserie ? Un léger sourire malicieux et des yeux qui pétillent sur la photographie qu’on fera circuler d’elle, telle un « WANTED ». « Les Romanov étant connus pour leur faible consistance, ça ne présage rien qui vaille », a envie de dire ma petite voix rationnelle en se trémoussant… Mais tais-toi donc ! Laisse-moi rêver encore un peu ! 

Elle n’aura même pas eu le temps de grandir, de tomber amoureuse, de régner, de vieillir. « C’est terrible, elle est si jeune », diront ceux qui appréciaient sa famille. C’est curieux comme on peut parler au présent d’une morte, simplement parce qu’il est si facile de l’imaginer encore en vie. Qui plus est, elle avait tout pour elle : jeune, belle, riche. On ne meurt pas de ces dons. Alors, elle sera cherchée, traquée, à tous les détours de rue, sous tous les capuchons des mendiantes, dans les monastères et les orphelinats, sur les quais des gares, dans les fermes isolées. Mais la Russie, c’est grand comme un Empire justement ; c’est comme débusquer et attraper l’aiguille qui scintille dans une botte de foin.

La pie a bien travaillé, elle a accompli son pèlerinage, elle en a rencontré du monde, elle a été le témoin volant de la nouvelle – est-ce une bonne nouvelle d’ailleurs ? La pie a cette intelligence propre à son espèce de pouvoir parler de tout et de rien, sans savoir si ce qu’elle raconte a un sens, est positivement ou négativement connoté. Elle voit que ce qu’elle raconte est bien reçu, que la foule se régale quand elle raconte quelque chose, qu’elle emballe les assemblées ; et c’est si facile, cela demande si peu d’effort… La pie se sent confortée dans son rôle de vaguemestre des contrées lointaines, où chaque nouveau venu qui a quelque chose à raconter – fusse une vérité ou une fable ! – est accueilli comme un merveilleux dessert à l’auberge. Partout en Russie on parle de la princesse Anastasia, nul n’ignore la rumeur, et elle circule bien pendant de longues années. La pie a vraiment bien travaillé. On se régale. 

Le phénix impérial

La pie a pris du galon : elle s’est métamorphosée en général phénix des histoires sordides, fier conteur des contrées reculées. L’oiseau se pose à présent sur l’épaule d’un vieux chêne. 

Le vieux chêne, c’est l’empereur moustachu, Nicolas II. Quoiqu’il ait abdiqué, il restera à jamais le dernier empereur de toutes les Russies, son frère Michel, petite moustache, n’ayant été l’empereur que d’un jour et ayant cédé l’Empire aux rouges, ces ombres sournoisement écarlates dans le ciel, tapies dans le fond de la salle de bal, reposant sous les moulures, les miroirs et les tableaux. 

Allons donc… Il court, il court le furet… A quoi bon décrire ce marasme ambiant dans les rues de Saint-Pétersbourg, si grouillant, si diffus, si désordonné ? Vain n’est pas le terme, car la rumeur entretient cette lueur d’espoir, elle fait vivre l’histoire, elle donne vie au personnage que l’on souhaite, un peu comme ce moment où, en évoquant Anastasia, la princesse se met à revivre rien que dans mon esprit – mais c’est déjà pas mal ! – et les images de moi petite ressurgissent. La rumeur, si futile soit-elle, si tranchants soient les couteaux dont on l’incise, donne vie à ce qu’on aime, et fait revivre ce qu’on a perdu au fond de nous. La rumeur s’anime d’un souffle de vie et combat avec force pour repousser la mort – excusez cet accent nietzschéen, il est survenu par mégarde… 

C’est quand la rue meurt que les gens s’en vont et que les bruits se mettent à courir. Les bruits courent comme les idées qui s’enchaînent sans sens et qu’on couche sur le papier dans l’instant, c’est si facile de construire la rumeur, et de l’ébruiter. Mais qu’est-ce que cette plume est bien en train de nous raconter ? Une joyeuse arnaque historique ! Va savoir.

Le hasard des nouvelles qui courent de péniches en canaux a fait que le Prince Philip mourut dans les jours où j’écrivis ces lignes sans sens : il se trouve que le Prince Philip est le petit-neveu de la tsarine Alexandra, la mère d’Anastasia, et l’analyse du sang du Prince Philip a permis d’authentifier les restes calcinés dans le puits de mine comme ceux des membres de la famille Romanov. Il s’est éteint et a éteint la rumeur sur Anastasia, son aïeul. Terrible science, qui d’un coup déconstruit des décennies de soupçons et de folles histoires. De quoi parlera-t-on ce soir à table ? Elle n’est plus, son histoire n’est plus, il ne reste plus d’elle qu’une dernière photographie, elle est rentrée dans l’histoire bien rangée des dépouilles dont la vie a été décortiquée. 

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